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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 15:35

   Tout d'abord, il ne faut pas considérer John Kenneth Galbraith comme un économiste dissident. Au contraire, il a été une personnalité assez influente de son temps et a travaillé dans la haute administration américaine en tant que conseiller économique de JF Kennedy mais également comme enseignant à Princeton puis Harvard.

   Dans ce court essai, mais instructif, Galbraith se propose de démonter les mensonges et idées reçues sur l'économie.  « Pendant près de soixante-dix ans, j'ai consacré ma vie professionnelle à l'économie, avec bon nombre d'incursions dans des fonctions publiques et politiques à dimension économique et un petit tour dans le journalisme. Cette longue période m'a appris que, pour être exact et utile, il faut comprendre qu'il existe un décalage permanent entre les idées admises - ce que j'ai appelé la sagesse conventionnelle - et la réalité. Et au bout du compte, on ne s'en étonnera pas, c'est la réalité qui compte.  Ce petit livre est le résultat des nombreuses années où j'ai rencontré, mesuré et utilisé cet écart. »

   Et, bien-sûr, le mensonge commence par l'utilisation de certains mots de certaines expressions plutôt que d'autres.  A l'image du Ministère de la Défense américain, un inversement de sens typiquement orwelien. La généralisation de ce vocabulaire, dictée par les journalistes et l'intelligentcia, permet à l'élite de jouer sur les croyances des citoyens.

   « Cet essai se propose de montrer comment, sur la base des pressions financières et politiques et des modes du moment, la théorie et les systèmes économiques et politiques en général cultivent leur propre version de la vérité.  Une version qui n'entretient aucune relation nécessaire avec le réel. Personne n'est particulièrement coupable : on préfère, et de loin, penser ce qui arrange chacun. C'est un phénomène dont  doivent avoir conscience tous ceux qui ont appris l'économie, qui sont aujourd'hui étudiants ou qui s'intéressent à la vie politique et économique. Ce qui arrange chacun, c'est ce qui sert, ou ne gêne pas les intérêts économiques, politiques et sociaux dominants.

   La plupart des auteurs de ces " mensonges " que j'entends démasquer ici ne sont pas volontairement au service de ces intérêts. Ils ne se rendent pas compte qu'on façonne leurs idées, qu'ils se font avoir. Rien ici de juridiquement répréhensible, pas de violation de la loi, mais, très probablement, de l'autosatisfaction. »

 

 

           L'innocent mensonge ou la théorie du non-complot

 

   Galbraith nous explique comment le mensonge peut être innocent : « le mensonge proféré en toute innocence, en toute légalité, joue un rôle certain dans la vie privée et le discous public. Mais nul n'en conviendra ouvertement, ni ceux qui le croient, ni ceux qui le disent. L'innocent mensonge n'engendre, notons-le, aucun sentiment de culpabilité ni de responsabilité. Ces propos fallacieux sont parfois issus de l'enseignement traditionnel de l'économie, parfois de points de vue rituels sur la vie économique. Points de vue qui, à l'occasion, favorisent puissamment des intérêts privés, individuels ou collectifs - en particulier, on s'en doute, ceux des citoyens les plus influents par leur fortune, leur maîtrise du verbe et leur poids politique. »

 

   Ainsi, « parce que le terme capitalisme évoque une histoire parfois déplaisante, ce mot est de moins en moins usité.  Pour les économistes, les porte-parole des entreprises, les orateurs politiques prudents et certains journalistes, l'expression polie est aujourd'hui économie de marché. Il arrive qu'on entende encore capitalisme, mais rarement chez les défenseurs du système rompus aux finesses de la langue. »

   Chose intéressante, Galbraith nous apprend que dès « la fin du XIXème siècle, le capitalisme avait une connotation différente [qu'en Europe], mais tout aussi négative. Ce n'était pas seulement en milieu ouvrier qu'il suscitait l'hostilité. Il avait eu aussi un impact important sur l'ensemble de la population. Le mot était synonyme d'exploitation par le prix, par le coût. »

   Il ajoute : « La réaction américaine survint dès les premières années du 20ème siècle et prit la forme d'un vaste corpus de lois.  Le Sherman Antitrust Act se proposait d'interdire et de punir les situations d'abus de monopole. La Federal Reserve fut créée en 1913 pour poser des limites au monde de la finance. » Et ça c'est un mensonge innocent ou coupable? Bref, poursuivont.

   « C'est ainsi qu'est apparue, dans la langue un peu savante, la formule économie de marché. Elle n'avait aucun passif historique, et d'ailleurs pas d'histoire du tout. Il eût été difficile, en fait, de trouver un nom plus vide de sens, et ce fut l'une des raisons de ce choix. »

 

 

   Démocratie de marché et le concept de souveraineté du consommateur

 

   « Dans l'enseignement économique traditionnel de jadis, le marché s'identifiait à la souveraineté du consommateur - le pouvoir de contrôle du client sur ce qui serait produit, acheté et vendu.  Là était, expliquait-on, l'autorité ultime à laquelle l'entreprise - les capitalistes - était largement soumise. Mais cette idée de démocratie économique  était trop artificiel pour durer, même dans les manuels.

   L'innovation et la modification des produits sont des fonctions économiques majeures, et aucun industriel important n'introduit un nouveau produit sans en stimuler la demande. Aucun ne se prive d'influencer et de soutenir la demande d'un produit existant. Intervient ici le monde de la publicité et des techniques commerciales, de la télévision, de la manipulation du consommateur. Et la souveraineté du client en pâtit.

   Dans le monde réel, l'entreprise et l'industrie contribuent lourdement à fixer les prix et a créer la demande. Elles le font par le monopole, l'oligopole, la conception et la différenciation des produits, la publicité et les autres méthodes de promotion de ventes et de commerce. Même l'analyse économique orthodoxe le reconnait. Le choix d'économie de marché pour remplacer avantageusement capitalisme n'est qu'un voile d'absurdité trompeur jeté sur la réalité profonde de l'entreprise : le pouvoir du producteur, qui influence et même dirige la demande du consommateur.  Mais cela ne se dit pas. On ne s'appesentit guère sur le sujet dans le débat et l'enseignement économiques contemporains. 

   C'est donc l'économie de marché que nous enseignons aux jeunes. C'est d'elle que parlent, je l'ai dit, chefs politiques avisés, journalistes de bonne composition et tant d'éminents spécialistes.  Conclusion : aucun individu, aucune entreprise ne domine. Avec cette expression, aucun pouvoirr économique ne transparaît. Il ne reste aucune trace de Marx ou d'Engels. Il n'y a que le marché impersonnel. C'est une escroquerie. Pas tout à fait innocente. »

   Il conclut sur ce point : « les amis et bénéficiaires du système ne tiennent nullement à désigner l'entreprise comme le lieu de l'autorité suprème. Mieux vaut la référence incolore et insignifiante au marché. »

 

   Une petite remarque au sujet de l'article de Ronald Coase, The nature of the firm, qui s'est posé une question devenue célèbre : « Pourquoi émergent dans l'océan de la coopération inconsciente qu'est le marché des îlots de pouvoir conscient que sont les firmes? Autrement dit, pourquoi existe-t-il des entreprises? » Selon lui c'est à cause des coûts de transaction : « Selon Coase, le recours au système néoclassique des prix a un coût (remettant en cause l'hypothèse néoclassique d'information parfaite), et ce coût explique la formation de structures collectives comme les entreprises ou les administrations, qui contribuent à la réduction de ces coûts de transaction. » (wikipédia)

   En réalité, il existe des entreprises parce que les hommes, de tous temps, se sont réunis pour mener à bien un projet. Les organisations humaines ont toujours existé sans rapport avec les coûts de transaction. En effet, un des mensonges de la doctrine libérale est de créer de faux débats pseudo-scientiques afin de répandre et de développer une dialectique totalement déconnectée du réel masquant les réalités économiques et sociales.

 

   Le citoyen, dépouillé de sa souveraineté, n'est en réalité qu'un consommateur et un électeur dont les choix au niveau politique et économique sont orientés. En effet, selon la théorie libérale, le consommateur est libre et indépendant d'acheter tel ou tel bien. De là, la science économique en a déduit « le pouvoir de l'ensemble de la population : la démocratie économique réalisée par le marché. » Mais dès le début du XXème siècle, les Etats-Unis ont connu l'émergence de monopole dans tous les secteurs stratégiques de l'économie (énergies, finance, acier) . Avec l'expression économie de marché on en revient à la souveraineté du consommateur. En effet, « dans l'économie de marché, le pouvoir ultime appartient à ceux qui achètent ou décident de ne pas acheter; donc, à quelques réserves près, c'est le consommateur qui le détient. Ce sont ses choix qui déterminent la courbe de la demande. Comme l'urne confère l'autorité aux citoyens, la courbe de la demande,  dans la vie économique, donne le pouvoir aux consommateurs. Dans les deux cas, il y a une bonne dose d'imposture : tant pour l'urne que pour l'acheteur, une gestion redoutable et fort bien financée de la réaction du public est à l'oeuvre; tout spécialement à l'âge de la publicité et de la promotion moderne des ventes. Encore un mensonge bien accepté, notamment dans l'enseignement supérieur. »

   En gros, le citoyen, avant tout consommateur et électeur, a le choix entre coca-cola ou pepsi et entre le parti républicain ou le parti démocrate. Les mêmes procédés de mind control sont utilisés au niveau économique et social tout comme en politique. Comme le précise Galbraith, « en politique, la persuasion de masse par la télévision et la rhétorique conventionnelle a un effet reconnu sur le choix des électeurs. Des sommes gigantesques sont ouvertement dépensés à cette fin. Or, une autre persuasion, bien plus massive, bien plus coûteuse, bien plus raffinée, vise non l'électeur mais le consommateur : elle est l'un des instruments de la gestion du marché. Elle s'associe aux programmes d'information et de divertissement pour gagner le soutien des acheteurs. Il s'agit d'un coût normal et même typique de l'entreprise. On y emploie les talents musicaux et dramatiques les plus accomplis et les mieux payés. Des artistes qui auraient autrefois sollicité des mécènes, des écrivains qui auraient cherché des lecteurs, des chefs d'entreprise qui auraient essentiellement oeuvré à produire des biens et services consacrent aujourd'hui leur efforts à modeler la réaction du marché. »

   Mais, « le concept de souveraineté du consommateur reste à l'honneur dans les cours d'économie et plus généralement dans le discours d'apologie du système économique. Les courbes et les équations sont toujours là. Un jour où j'avais décrit la réalité, j'ai été durement rapelé à l'ordre par des économistes professionnels. La publicité et le marketing étaient, selon eux, solubles dans l'air, sans impact. La courbe de la demande représentait la vérité ; le consommateur régnait. » Il ajoute : « la croyance en une économie de marché où le client est roi est l'un de nos mensonges les plus envahissants. Que nul ne tente de vendre sans orienter et dominer les consommateurs ! »

 

   Une science apparue au début du 20ème siècle et développé par un certain Edward Bernays, le neveu de Freud, est essentielle pour la compréhension des marchés et de l'économie dans son ensemble. Cette science, la psychologie collective, est à l'origine de la publicité, du marketing et de la propagande politique. D'ailleurs, son chef-d'oeuvre s'appelle Propaganda (1928) et a autant influencé les américains que les nazis ou les soviétiques. Il marque une ère nouvelle dans le contrôle des masses. Bernays a été identifié comme l'un des personnages les plus influents du XXème siècle  par le magazine Life. Il a été un des premiers à vendre des méthodes pour utiliser la psychologie du subconscient dans le but de manipuler l'opinion publique. Il est l'inventeur des campagnes en faveur de l'entrée en guerre (Woodrow Wilson, Commitee on public information, 1917), il  vend  l'image des personnalités publiques en créant par exemple le petit-déjeuner du président, et il a également travaillé pour l'industrie du tabac en organisant  des défilés très médiatisés de  jeunes et jolies fumeuses qui affirmaient leur indépendance et leur modernité par l'acte de fumer en public. En effet, Bernays a été très influent et il a même façonné le monde tel qu'on le connait aujourd'hui . D'ailleurs sa conception de la démocratie est très particulière :

« L'ingénierie du consentement est l'essence même de la démocratie, la liberté de persuader et de suggérer. »

– Edward L. Bernays, "The Engineering of Consent", 1947

 

 

Travail et bureaucratie

 

     « Le paradoxe est là. Le mot travail s'applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n'y voient aucune contrainte. Avec un sens gratifiant de leur importance personnelle, peut-être, ou de la supériorité qu'on leur reconnaît en plaçant les autres sous leurs ordres. Travail désigne désigne à la fois l'obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres, et dont ils jouissent. User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d'escroquerie. »

  

   En effet, le rapport au travail est très différent que l'on soit OS ou Pdg, tout comme le rapport au loisir : « En 1899, juste avant le début du siècle qui vient de se terminer, a paru une charge immortelle sur ces mentalités et croyances : La théorie de la classe de loisir de Thorstein Veblen. L'analyse anthropologique imaginaire d'une société tribale primitive était confrontée à une étude sur les moeurs sociales des milieux aisés américains. Aux yeux de Veblen, s'affranchir du travail était normal pour les riches, et en tout cas pour leurs épouses et leurs familles. Le plus important était la façon dont il agrémentait leur oisiveté - les splendides demeures qu'ils construisaient, la vie ostentatoire qu'ils menaient, l'espace mondain où ils évoluaient.

   Veblen n'était pas porté sur la litote. Il n'a pas laissé planer le moindre doute sur l'attachement des nantis au loisir et à ses plaisirs. Ses observations sont aujourd'hui admises. Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S'en affranchir est louable pour les riches. »

 

   Pour Galbraith, tout comme l'administration étatique, les entreprises modernes sont basées sur une bureaucratie dont la généralisation est à l'origine du travail aliénant des ouvriers interchangeables. En effet, le système capitaliste tend vers la concentration et donc vers de grandes structures qui demandent une gestion importante et d'une bureaucratie. Il nous dit que : « le monde économique moderne repose sur une organisation centralisée de l'entreprise; pour que nul ne l'ignore : sur la bureaucratie. [...]  Le petit patron, le petit commerçant, le petit artisan, comme l'agriculteur familiale, restent présents dans l'enseignement économique et le discours politique. Ils incarnent le système économique tel que le décrivait la théorie classique dans les manuels des siècles passés. Ils ne sont pas le monde moderne. »

 

 

  La Technostructure

 

   Cette notion a été théorisé dans l'oeuvre principale de Galbraith Le Nouvel Etat industrie. Il dit : « Nul ne peut en douter : les actionnaires - les propriétaires - et leurs prétendus représentants au conseil d'administration dans toute enteprise de bonne taille sont entièrement sous la coupe des directeurs. On s'efforce de donner l'impression d'une autorité du propriétaire. En fait, elle n'existe pas. Mensonge admis. »  En effet, « L 'illusion du management est l'un des nos mensonges les plus raffinés et, ces derniers temps, les plus évidents. Le gros mot de capitalisme ayant été esquivé, il existe une dénomination correcte : bureaucratie d'entreprise. Mais bureaucratie, je le dit, est un vocable que l'on évite absolument. Le terme admis est management. La propriété - l'actionnaire - est quotidiennement reconnue, célébrée même, mais il n'est que trop évident que son rôle dans la gestion de la firme est inéxistante. »

   Il ajoute à ce sujet : « La croyance en une autorité ultime des actionnaires a persisté, et dure encore. A l'assemblée générale annuelle, ils reçoivent des informations - dont beaucoup sont déjà connues - sur l'activité de l'entreprise, ses profits, les intentions des directeurs et d'autres points. Cela ressemble à un office de l'Eglise Baptiste. L'autorité de la direction reste inattaquable, y compris sur la fixation de sa propre paie, en salaire immédiat ou en options sur titres. »

 

   En effet, le petit actionnaire qui place ses économies n'a ,bien-sûr, aucune influence sur les décisions de l'entreprise. Mais Galbraith ne parle pas des actionnaires majoritaires.

 

 

Connivences, Conflits d'intérêts, et le Mythe des deux secteurs

 

   Galbraith nous explique que la frontière entre secteur public et privé est souvent floue. En effet, « envisagée sérieusement, la distinction convenue entre les secteurs public et privé n'a aucun sens. Elle est de l'ordre du discours, pas du réel. Une composante massive, cruciale et en plein essor du secteur dit public est, à toutes fins pratiques, dans le secteur privé. » Galbraith développe cette idée en se penchant sur l'industrie américaine de l'armement et ses propos sont édifiants : « Les dépenses d'armement ne sont pas décidées après analyse impartiale menée par le secteur public, comme on le suppose couramment. Elles sont souvent engagées à l'initiative et sous l'autorité de l'industrie  de l'armement et de ses porte-parole politiques - du secteur privé. Les propositions de nouvelles armes viennent des firmes spécialisées, et c'est à elles que l'on confiera leur fabrication et qu'iront les profits. Et les bénéfices de la production des armes existantes aussi. En usant de son pouvoir d'influence et de son autorité, l'industrie de l'armement octroie à ceux qui la soutiennent des postes convoités, des rémunérations de directeurs et des profits, et elle constitue indirectement une source privilégiée de financement politique. La gratitude et les promesses d'aide politique vont à Washington et au budget de la défense, puis au Pentagone. Elles peuvent aussi servir à la politique étrangère ou, comme au Vietnam et tout récemment en Irak, à la guerre. Le rôle dominant du secteur privé dans le secteur public est une évidence. Mieux vaudrait le dire clairement.

   On se sent d'ailleurs fort peu original quand on parle du mythe des deux secteurs. Il a été décrit pour la première fois, et avec brio, par le président Dwight D. Eisenhower dans sa célèbre mise en garde contre le complexe militaro-industriel. La prise en charge de la politique publique de l'armement par les entreprises spécialisées était claire et nette. Le distingo courant entre les deux secteurs n'avait donc aucun sens. Vérité fort convaincante lorsqu'elle vient d'un président, qui, était aussi la plus grande figure militaire de son temps.

   Dissiper le mythe des deux secteurs, avec ses immenses effets, donne le sentiment de faire oeuvre urgente et utile, sinon très originale. Ce mensonge-là, socialement et politiquement, n'a rien d'innocent.

   Ces temps-ci, l'intrusion du secteur manifestement privé dans le secteur apparemment public s'est généralisée. Puisqu'ils disposent des pleins pouvoirs dans la grande entreprise moderne, il était naturel que les directeurs étendent ce rôle à la politique et à l'Etat. Autrefois régnait l'emprise du capitalisme sur la vie publique. Aujourd'hui, c'est le règne des PDG. Tandis que j'écris ces lignes, des chefs d'entreprises sont intimement liés au président , au vice-président et au secrétaire à la Défense. De très grandes figures du monde des affaires occupent aussi d'autres postes éminents dans l'administration fédérale. L'un d'eux vient d'Enron - cette entreprise dont les pratiques frauduleuses et la banqueroute ont défrayé la chronique -, et dirige l'armée de terre.

   La défense et le développement de l'armement sont des forces déterminantes en politique étrangère. Depuis quelques années, on a constaté aussi la mainmise du secteur privé sur le Trésor. Sur la politique de l'environnement également. Et, bien sûr, ce n'est pas tout.

   Les médias ont très largement accepté cette évolution politique. Des auteurs intelligents et courageux ont reconnu ce pouvoir, anciennement privé, qui contrôle la conception des armements, le développement de la défense antimissile et le budget militaire. Chacun sait que les gandes entreprises jouent un rôle déterminant dans la politique économique. Si l'on classe encore le Pentagone dans le secteur public, rares sont ceux qui doutent de l'influence du pouvoir économique privé dans  dans ses décisions. Ce qui a lieu tous les jours ne relève pas uniquement de l'information... »

 

 

Le monde de la finance

 

   Galbraith nous en dit : « Passons maintenant à un univers bien connu pour ses mensonges. Lesquels ne sont pas tous innocents au sens juridique du terme. Il s'agit du monde de la finance - la banque, les services financiers des entreprises, les marchés des valeurs, les fonds d'investissement, le conseil financier.

   Le mensonge commence par un fait d'une évidence incontournable, mais généralement ignoré : on ne peut anticiper avec certitude le comportement futur de l'économie, le passage des périodes fastes à la récession ou à la dépression et vice versa. Les prédictions sont surabondantes mais les connaissances ne sont pas solides. Tout est lié à la conjonction protéiforme de l'action incertaine de l'Etat, du comportement  inconnu des enteprises et des individus et, au niveau mondial, de la paix ou de la guerre. Il faut tenir compte aussi d'imprévisibles innovations technologiques ou autres, et de la façon dont consommateurs et investisseurs y réagiront. Ajoutons à cela l'impact variable des exportations, des importations, des mouvements de capitaux, et de la réaction des entreprises, de la population et de l'Etat. Conclusion plus qu'évidente : la résultante de tant d'inconnues ne peut être connue. C'est vrai pour l'économie en général, c'est vrai aussi pour un secteur ou une entreprise en particulier. La prévision économique a toujours fonctionné de cette façon. Et il en sera toujours ainsi.

   Néanmoins, dans le monde économique et notamment financier, anticiper, prévoir l'imprévisible est une activité très appréciée et souvent bien rémunérée. Elle peut être la base d'une carrière lucrative, bien que souvent brève. Telle est la source du jugement prétendument informé sur les perspectives générales de l'économie, et sur celles de l'individu impliqué et de l'entreprise concernée. Les professionels de ce métier croient connaître l'inconnu et, du moins aux yeux des autres, passent pour le connaître ; on pense que c'est la recherche qui produit ce type de savoir. Comme les prévisions correspondent à ce que les autres veulent entendre et qu'ils souhaitent en tirer profit ou obtenir un retour sur investissement, l'espérance ou le besoin l'emportent sur la réalité. Voilà comment, sur les marchés financiers, nous faisons fête et ouvrons grand les bras à une erreur fondamentale. »

 

   Mais le mensonge de la prévision économique reste une petite escroquerie comparé au système de réserves fractionnaires où la banque prêtent dix fois le même argent et garde donc seulement 10% en réserves. C'est ce que Galbraith appelle l'élégante esquive de la réalité, sans pour autant la définir concrètement. Il fustige les mesures prises par la FED comme étant inefficaces : « On estime que les mesures discrètes prises par la Federal Reserve sont les plus approuvées et les mieux acceptées des interventions sur l'économie. Elles n'en sont pas moins parfaitement inefficaces.Elles n'ont pas l'effet qu'elles sont censées avoir. La récession et le chômage - ou le boom et l'inflation - se poursuivent. C'est un des mensonges auxquels nous tenons le plus.

   La réputation aussi flatteuse que fausse de la Federal Reserve s'appuie sur un solide fondement : la puissance et le prestige des banques et des banquiers, et le pouvoir magique qu'on prête à la monnaie. C'est cela qui accompagne et soutient la Federal Reserve et les établissements bancaires qui en dépendent.Si, face à une récession, la Banque centrale réduit le taux d'intérêt, les banques affiliées sont chargées de répercuter cette baisse de taux sur leurs clients, et de les encourager ainsi à empunter. Les entreprises vont alors produire des biens et des services, acheter les usines et les équipements qu'elles peuvent désormais s'offrir et qui leur font gagner de l'argent ; la consommation, financée par les prêts aux meilleurs taux, va s'accroître. L'économie réagira positivement, et la récession prendra fin. S'il y a plus tard une expansion avec menace d'inflation, une hausse du coût de l'emprunt, elle aussi décidée par la Federal Reserve et appliquée à ses prêts aux banques affiliées, relèvera les taux d'intérêts. Les entreprises restreindront alors leurs investissements, les consommateurs leurs emprunts, l'optimisme excessif sera contré, les prix stabilisés, et on  sera donc garanti contre l'inflation.

   La difficulté, c'est que ce processus, aussi plausible que satisfaisant, est un credo économique bien ancré qui n'existe pas dans la vie réelle. Cette croyance repose sur une théorie apparemment convaincante, mais pas sur la réalité ni l'expérience pratique. Les entreprises empruntent quand elles peuvent gagner de l'argent, et non parce que les taux d'intérêt sont bas. A l'heure où j'écris ces lignes, en 2003, en pleine récession, le taux des prêts de la Federal Reserve a récemment été réduit une bonne douzaine de fois. Comme elles étaient une réaction sage et efficace à la récession, ces réductions ont été vigoureusement approuvées. Quoi de mieux que ce mécanisme simple, indolore, apolitique, aux mains de professionnels responsables et respectés que la politique ne souille pas ! Aucun débat déplaisant, aucune controverse absurde. Et aussi - mais on le souligne moins - aucun effet économique.

   En matière de récession, notamment, l'espoir dépend toujours de la prochaine réunion de la Federal Reserve. On aura alors une promesse, des prévisions et, finalement, un résultat nul. Il n'y a guère d'autre question économique où l'histoire se répète plus sûrement. Mais soyons justes : toute mesure prise est honorable et bien dosée ; elle est unanimement soutenue par les membres du conseil de la Federal Reserve et approuvée par le monde financier ; simplement, elle n'a aucun impact perceptible. La reprise arrive, mais sans aucun lien détectable avec l'action de la Federal Reserve. Le marché du logement va mieux quand les taux des prêts immobiliers baissent. Les autres secteurs restent hélas indifférents à cette mesure. Lorsque les ventes sont mauvaises, les taux d'intérêts ne sont qu'un détail. Les entreprises ne vont pas emprunter pour accroître une production invendable.

 

   Depuis 1913, date à laquelle la Federal Reserve a commencé à exister pleinement, le bilan de sa lutte contre l'inflation et particulièrement contre la récession a été d'une insignifiance totale et continue. On l'a vu pendant la Première Guerre mondiale : les prix ont doublé au cours des deux années où les Etats-Unis ont participé au conflit. Les pouvoirs magiques de la Banque centrale, alors toute neuve, n'ont trouvé aucun remède. Dans les années vingt, en Floride, puis à Wall Street, une folle spéculation s'est déchaînée de manière désastreuse, entraînant des lendemains terribles. La Federal Reserve ne lui a opposé aucun frein efficace en temps opportun. Ensuite, pendant une décénnie, ce fut la Grande Crise - sans que Washington trouve le remède pour guérir l'économie. La déflation et la dépression persistèrent.

   Pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l'expérience du conflit précédent, on  redoutait beaucoup l'inflation. Finalement, elle a été maintenue sous contrôle étroit et n'a laissé aucun souvenir vraiment désagréable. Les historiens ne voient même plus le problème. Un facteur de poids a pesé dans cet heureux résultat : on a tiré les leçons du passé et l'on a fait aucune confiance à la Federal Reserve. Il n'était pas question, dans cette période si difficile, de fonder la politique économique sur l'espoir ou la mythologie. Contenir l'inflation était l'une de mes tâches principales pendant ces années (j'étais administrateur adjoint chargé de la politique des prix à l'Office de contrôle des prix, donc immédiatement concerné par la lutte anti-inflation), et j'était bien persuadé, moi aussi, que la Federal Reserve n'avait pas la moindre importance. Et c'était exact.

   Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les menaces d'inflation et de récession ont été moins graves. La Federal Reserve, aprés des débats internes savants et souvent acharnés, a pris des mesures. Elles ont été applaudies, ont donné lieu à des prévisions optimistes, et n'ont eu aucun effet.

   Le président Greespan est si doué pour les relations publiques et la confiance en toute action jouant sur la monnaie est si ancrée que la Fed, comme on l'appelle affectueusement, se verra créditée du succès dès qu'une vigoureuse reprise se produira. Néanmoins, les faits resteront ce qu'ils sont. En période faste, la hausse des taux d'intérêt ne ralentit pas l'investissement des entreprises. Elle n'a pas grande importance. Ce qui compte, c'est la perspective de profits. Et, en temps de récession ou de dépression, le facteur déterminant est la perspective de recettes faibles.Si les taux d'intérêts baissent, il y aura refinancement des prêts immobiliers, ils trouveront de nouveaux financements ; mais, globalement, les sommes que les débiteurs y gagneront serons assez minimes, et ils en épargneront peut-être une partie. Autant dire que l'effet sur l'ensemble de l'économie sera nul ou insignifiant.

   Dans son action contre l'inflation, ou qui semble viser ce but, la Federal Reserve doit être particulièrement prudente ; elle ne peut pas donner l'impression de contrarier la bonne santé de l'économie. Les forces qui déterminent le retour de la récession sont, on l'a dit, le niveau de dépenses des consommateurs et celui (dépendant du premier) de l'investissement des entreprises. Sur ces réalités, l'action de la Banque centrale a un impact minimal : les entreprises réagissent à la baisse de leur ventes. La Federal Reserve ne joue ici aucun rôle décisif. Elle ne contrôle les dépenses des consommateurs et des entreprises que dans le monde de la candeur naÏve.

   On n'en est pas moins satisfait d'avoir une institution non controversée, politiquement neutre, dirigée par un personnage informé, sûr de lui, respecté, et doté d'un talent certain pour la communication. Prendre des décisions dans un cadre de bon aloi, sous les portraits des célébrités financières d'hier n'est pas déplaisant ! C'est ainsi qu'il convient de mener la politique économique. Qu'il n'en résulte rien d'important, qui s'en soucie ? Qu'un enjeu aussi complexe, multiforme et, par définition, aussi personnel que l'argent régi par des décisions mûrement pesées mais indolores, émanant d'un édifice agréable et discret de la capitale : voilà une conviction qui n'appartient pas au monde réel mais à celui de l'espoir et de l'imagination. C'est notre esquive la plus invraisemblable et la plus appréciée de la réalité. Nul ne doit contester à ceux qui la font vivre leur prestige innocemment acquis, leur sentiment de compétence personnelle, leur jouissance en général candide de ce qui, quant à l'impact économique, est un mensonge bien ancré. Que l'inefficacité de leur rôle soit acceptée et pardonnée ! »

 

   En période de boom il y a création monétaire (le montant des prêts souscrits est supérieur au montant des prêts remboursés), et en période de récession il y a destruction monétaire. En effet, dans un système de réserves fractionnaires, pour que la masse monétaire reste stable, le montant des prêts remboursés doit être égal au montant des prêts souscrits. Mais cet équilibre est difficile à atteindre voir impossible car ces deux variables ne sont pas continues et donc l'une sera forcément supérieure ou inférieure à l'autre. Par conséquent, ce système monétaire est voué aux périodes de boom et de récession car l'évolution de la masse monétaire sera difficilement  en adéquation avec la croissance de la production. Donc ce système gérère forcément de l'inflation ou du chômage.

   Et ce qu'il faut comprendre, c'est qu'en période de croissance, la tendance peut vite s'inverser, alors qu'en période de récession et de déflation (période de destruction monétaire), il est beaucoup plus difficile de renverser la tendance. En effet, en période de crise les perspectives de profit sont moindres donc les entreprises n'investissent pas, d'autant plus que l'augmentation du chômage mine la consommation qui est au plus bas.

   A ce niveau, il y a souvent deux possibilités :

- l'Etat relance la consommation en injectant de la monnaie aux classes les plus laborieuses et en nationalisant les moyens de production

- les grands acteurs privés, qui se sont d'ailleurs retirés du marché au moment opportun et disposent donc de liquidités, réinjectent ces sommes dans le circuit en rachetant les moyens de production au prix le plus bas.

 

   Galbraith reste naÏf, au sens où pour lui, la Federal Reserve est une institution neutre. Mensonge innocent ou coupable ? On ne le saura pas. Pourtant l'affaire de Jekyll Island, qui est à l'origine de la création de la Fed, nous montre bien que cette institution privée a, dès sa création, servit les intérêts des banquiers internationaux.

 

 

 

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